Trois baisers à cette inconnue
Seule dans la nuit, allongée
Elle écrivait l’amour passé,
Monstre maniaque, réarrangé
Qui assèche les cœurs pressés
Sa main esquissait le désir ;
L’encre bleue durcissait la vie
Déjà dans ses yeux gris le pire
S’installait, déjà,
Un souffle, une main qui se cherchent
Le cœur vacille dans l’instinct
Comme le poète revêche,
La fille a senti le larcin
Dans l’ombre du rideau se meut
Une effrayante créature
Des yeux perdus cherchant l’aveu
L’amant transi et son cœur pur
Ils viennent hanter son récit
Interdite, recluse, elle n’a
Déjà plus le style précis :
Tes grands yeux brillent ma Léna.
Posant la plume comme un guerrier
Vaincu, genoux à terre, vaincu
Elle s’approche, va nu-pied
Vers le volatile cocu
Son bras fin et délicieux
Caresse l’étoffe brunie
Dessine ses contours, curieux
Sans connaître l’âme punie.
Tout cela est si vain, Léna
Jamais ton bras et le mien
S’effleureront ; ne pleure pas,
Je suis poète et tu n’es rien.
Rien qu’une image qui s’agite
Quand apparaît cette étincelle
Notre pacte restera tacite
Et ta naissance est mon appel.
© Alain Cioran
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